31 octobre 2019, 17:55 -

Par Ménélas Kosadinos Twitter : https://twitter.com/menelas_k

 

On fêtera bientôt les deux ans du 24 novembre 2017, date officielle de la non-sortie d’Ultraviolet, le deuxième album d’Ateyaba devenu depuis un fantasme du public. Plus de quatre ans après sa dernière sortie, le rappeur cultive le mystère au point d’interroger les auditeurs. Que s’est-il passé depuis tout ce temps ? Où en est Ateyaba aujourd’hui ? Où sont passés les morceaux d’Ultraviolet ? Autant de questions auxquelles nous allons tenter de répondre aujourd’hui en reprenant les choses dans l’ordre. 

 

Un des talents les plus prometteurs du game

 

Le rappeur qui a mis Montpellier sur la carte débute sa carrière avec Prêt pour l’argent en 2009, qu’il réédite dans une version 1.5 deux ans plus tard. C’est le titre MTP Anthem, dédié à sa ville, qui le révèle dans un premier temps en 2012. Il s’installe définitivement comme un rappeur à suivre avec ses deux EP Tokyo (2012) et Kyoto (2013) sortis chez Golden Eye, qui marquent un renouveau pour le rap, autant musical qu’esthétique. Son premier album Ateyaba sort en 2014, et malgré les débats qu’il suscite, l’impose comme un des artistes les plus novateurs de sa génération. Il envoie ensuite rapidement un nouvel EP gratuit en janvier 2015, DeLorean Music, concentré de ses nouvelles inspirations futuristes qui tranchent avec l’album et confirment sa créativité. Cette sortie marquera la fin de la séquence  regrettée de 2011-2015 où Ateyaba envoyait un projet par an. 

 

 

Depuis, l’attitude d’Ateyaba n’a cessé de déboussoler le public rap, dont une partie a fini par perdre patience. En mars 2017, il fait son grand retour avec le clip de Vision qui est un événement dans le rap, avant de disparaître à nouveau pendant plusieurs mois. Il balance sans aucune promotion trois titres durant l’été, puis annonce en octobre la sortie d’Ultraviolet pour le 24 novembre. Brûlant d’impatience, le public qui attend ce projet depuis plus de deux ans découvre une semaine avant la sortie que l’album est repoussé à 2018. On sait aujourd’hui ce qu’il en est.

En mai 2018, celui que l’on appelait Joke décide de changer de nom pour Ateyaba, son deuxième prénom mais aussi celui de son grand-père, qu’il choisit pour symboliser un retour à ses racines. Il s’est aussi séparé de Golden Eye et de son producteur Oumar Samaké. En septembre, le rappeur de Montpellier fait (à nouveau) son retour avec un nouveau titre clippé, Rock With You.

 

Ultraviolet sous nos yeux ?

 

À partir de ce deuxième retour, Ateyaba se fait moins absent, mais diffuse sa musique de manière originale. Il dévoile ainsi il y a un an le collectif Spirit of Ecstasy (SOE), avec le producteur Leknifrug et le graphiste Ben Dorado, qu’on retrouvait déjà sur les premiers projets du rappeur. C’est aujourd’hui leur chaîne qu’il faut scruter pour découvrir des nouveaux morceaux d’Ateyaba. Le nom Spirit of Ecstasy retranscrit l’ambiance mystique de leur musique et fait référence à la sculpture qui orne les Rolls Royce. Celle-ci est utilisée dans les visuels du collectif, comme sur le titre Droptop. 

 

 

Le collectif lance la Spirit Radio, qui publie des mix de Leknifrug dans lesquels se glissent des morceaux d’Ateyaba. Le producteur Myth Syzer a également été invité à faire le troisième volume parmi les sept que compte la chaîne aujourd’hui. Parmi les sons du rappeur, certains sont déjà sortis officiellement ou par des leaks, mais ces mix contiennent aussi des titres exclusifs destinés aux fans les plus assidus.

Spirit of Ecstasy lui permet aussi de publier des morceaux plus simplement, lui permettant de partager des nouveautés directement avec son public. C’est le cas de titres comme 911 Neo, Lgbiri Freestyle ou encore Metacultivation, ce dernier ayant été écarté d’Ultraviolet pour des problèmes de sample.

 

 

C’est à se demander si l’album que tout le monde attend n’est pas déjà sorti. Les trois titres envoyés sur les plateformes de streaming (Rock with you, Job et Money Making Mitch) figuraient déjà sur une tracklist non-officielle leakée par Amazon il y a deux ans. D’autres morceaux ont pu changer de nom, comme Negresco dont le texte suggère que son titre est une version alternative de Room Service. Les exclus de la SOE Radio sont potentiellement autant de vestiges de la version initiale d’un album qui était quasiment fini avant d’être repoussé. Insatisfait de cette première version, le rappeur a peut-être fait le choix de la distiller au compte-gouttes et de manière détournée.

 

 

En bref, le rappeur n’a jamais vraiment disparu depuis son retour avec Vision. En plus de ces publications avec SOE, il n’a cessé de collaborer avec d’autres artistes ces derniers temps : on le retrouve par exemple sur les récents projets de Dinos, Myth Syzer ou Ikaz Boi. Que ce soit par le biais de featurings, par ses propres titres ou par des exclus diffusés hors des canaux traditionnels, Ateyaba continue d’occuper le terrain à sa manière. Le média Moggopoly a ainsi rassemblé ses meilleures apparitions sur une compilation qui témoigne de son activité discrète mais réelle.

 

 

Un artiste en rupture avec l’industrie de la musique

 

Ateyaba agit aujourd’hui en rupture totale avec ce que le milieu du rap attend de ses artistes aujourd’hui. Par contraste, il met en lumière un écosystème rap boulimique et hyperactif qui exige un flot continu de nouvelles sorties. Les rappeurs nous ont en effet habitué à une productivité acharnée, avec des albums faits parfois très rapidement, et seules les figures les plus installées peuvent se permettre de disparaître quelques années sans s’éloigner de leur public. Préférant se fier à lui-même, le rappeur décide pourtant d’ignorer cette nouvelle configuration pour se dévouer à une démarche profondément artistique. 

 

Après cinq ans d’une attente frustrée par des faux espoirs, les choix du rappeur paraissent en effet dangereux. Le rapide renouvellement du rap pourrait confronter Ateyaba à une nouvelle génération d’auditeurs qui n’a pas subi le choc de MTP au début des années 2010. Même chez ses fans aguerris, l’attente ne fait qu’augmenter une exigence peut-être impossible à satisfaire après tant d’années. Une attente qui risque même de retomber et dont les revirements plongent de plus en plus d’auditeurs dans l’incompréhension. 

 

D’autant que le rappeur n’a cherché à rassurer personne dans sa communication. Il a supprimé tous ses tweets, le plus ancien remontant ironiquement à la célébration des 5 ans de son dernier album. Depuis, il communique d’une façon très personnelle, entre élans spirituels, déclarations énigmatiques et provocation, donnant parfois quelques indices évasifs sur son cheminement. Certains posts nous rappellent les grandes périodes  du Twitter de Kanye West. Au début de l’année, le rappeur s’était même permis de mettre en vente le merchandising dérivé de son album fantôme, évidemment sold-out dans la foulée. Seule information rappelée régulièrement sans plus de détails : l’album sortira quand il devra sortir. 

 

 

Il a toutefois pu s’exprimer dans quelques interviews, et la dernière donnée à Hype Beast apporte des éléments de réponse quant à son absence. Les raisons sont avant tout personnelles. Sa récente paternité bien sûr, et la vie de manière générale qui l’a changé, le poussant à retravailler une musique en accord avec ce qu’il est devenu. Parmi ces changements, il y a aussi un cheminement spirituel qui l’amène à considérer la création artistique sous un autre angle. Le rappeur dit se fier à l’énergie qu’il ressent et aux messages qu’il reçoit du monde plutôt qu’à une quelconque stratégie.

 

 

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Quand le monde sera prêt je serai prêt.

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Ateyaba confie toutefois continuer à travail sur sa musique quotidiennement, et se laisse le temps d’atteindre  un niveau de réussite qui le satisfera lui avant tout. Perfectionniste, le rappeur ne fait aucune concession quant à son exigence de qualité, et peu importe le temps que ça prendra :  « Je fais comme je sens, parce que je pense que c’est aussi ce qui est bon pour mon public. Et même si les gens ne sont pas contents, c’est le game. J’essaie de produire le meilleur et quand ça sera prêt, ça sera le meilleur pour tout le monde. » 

 

Avec du recul, on peut considérer qu’Ateyaba fait au final le choix le plus sûr : celui de la musique avant tout. Qu’importent les considérations marketing, la qualité trouvera son public. Surtout que comme on l’a vu, le rappeur n’a jamais vraiment abandonné ses fans les plus fidèles. À l’heure des sorties effrénées, un tel temps de maturation pourrait nous offrir une œuvre proprement singulière. En définitive, le Nouveau Pharaon se contente de rappeler que l’album sera prêt quand il le décidera, et que personne n’est là pour en décider à sa place. 

 

 

Au-delà du mystère qu’est devenu Ateyaba ces dernières années, deux certitudes peuvent nous permettre d’attendre la suite sereinement.  La première, c’est qu’il n’a jamais arrêté la musique, d’en faire mais aussi d’en partager : il suffit d’aller la chercher. La deuxième, c’est que le rappeur sait ce qu’il fait et reste déterminé à garder son propre rythme. Finalement, on ne peut que se réjouir de la démarche d’un rappeur prêt à tout pour faire le meilleur album possible. Comme il le dit lui-même :  « Je suis un artiste, pas une machine à créer quand on a décidé pour moi que c’était le bon moment. ». 

 

 

 

 

Par Ménélas Kosadinos

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