19 octobre 2017, 17:58 -

Par Regis Boussari

 

 

 

Origines

 

 

Dapper Dan nait sous le nom de Daniel Day dans les années 50 à Harlem, dans le ghetto noir et grandit entre les gangs de rue, les escrocs et les macs du quartier. Avec ses frères, il démarre les petits trafics, et se passionne pour les paris et les jeux d’argent. Il développe son sens du style en observant les hustlers de Harlem toujours au top de la sape, même les plus fauchés. Il réalise qu’une bonne tenue permet de prendre l’ascendant psychologique sur ses adversaires et se passionne pour le jeu.

 

Très doué, il devient joueur professionnel mais tombe peu à peu dans la drogue. Il va s’en éloigner grâce aux discours de Malcolm X qui vont lui redonner une conscience politique, et il va par la suite se rapprocher des Black Panthers et de la Nation of Islam.

 

Dans les années 60, après plusieurs voyages en Afrique, il rentre aux Etats-Unis marqué par la mode et les tenues africaines et décide de lancer son premier magasin à Harlem.

 

Il va importer et revendre des manteaux de fourrures dans sa boutique mais, problème : un de ses concurrents à Harlem vend déjà les mêmes manteaux dans le quartier au prix de 1200$ la pièce. Pour le concurrencer, il décide donc de casser les prix et refourgue ses fourrures 800$ pièce, ce qui créée inévitablement un conflit avec la marque et le vendeur concurrent. Après négociations avec ces derniers, il est finalement autorisé à revendre les fourrures mais en supprimant le logo et les étiquettes. Ses fourrures perdent leur valeur et il comprend que c’est le logo qui confère toute sa valeur à un vêtement.

 

 

 

Succès & « crack era »

 

Cette anecdote va lui ouvrir les yeux, et quelques années plus tard, en 1982, il ouvre cette fois son propre atelier dans la 125ème rue, au cœur d’Harlem. En plus des fourrures, il décide de proposer des vêtements sur mesure à sa clientèle qui mélange sportifs, rappeurs et gangsters.

 

Ce qu’il va faire : créer ses propres vêtements en rachetant des produits chez des marques de luxe comme Gucci ou Louis Vuitton, puis en découpant les logos de ces marques pour les réintégrer sur des hoodies, des survêtements ou des vestes en cuir.

Evidemment, il ne respecte aucune règle de copyright, mais créée des sapes clinquantes, idéales pour flamber dans la rue. 30 ans avant tout le monde, il propose une fusion de la haute couture avec le streetwear. À la manière d’un DJ qui samplerait de la musique classique pour recréer un nouveau morceau, il puise dans les marques de luxe des éléments qu’il va ensuite recoudre sur du streetwear.

 

Très vite, la boutique connaît un large succès, et tous les rappeurs de l’époque viennent s’habiller chez lui : Big Daddy Kane, KRS-One, Run-DMC, LL Cool J ou Eric B. and Rakim… tous y passent. Presque malgré lui, il va façonner en partie l’imagerie du hip-hop des années 80.

 

En travaillant sur mesure, il comble aussi un manque et des athlètes comme Mike Tyson commandent chez lui car les grandes marques ne proposent pas de pièces à sa taille.

 

Les années 80 correspondent également à l’explosion du crack au Etats-Unis, et des figures du narcotrafic comme Alpo Martinez viennent aussi dépenser des milliers de dollars chez Dan pour avoir les tenues les plus clinquantes possible. Les rappeurs admirant le style des dealers, et réciproquement, la rue devient la meilleure publicité possible pour Dapper Dan et toute la voyoucratie de New York va s’arracher ses créations.

 

A$AP Ferg, dont le père travaillait pour Dapper Dan dans les années 80 déclarait à son sujet : « Ce qu’il a fait, c’est reprendre ce que faisaient les grandes marques mais en mieux. Il leur a appris à utiliser leur design de manière beaucoup plus efficace ».

 

 

 

Chute

 

Pendant dix ans les affaires de Dan prospèrent jusqu’à un soir de 1988 où une bagarre éclate entre Mike Tyson et le boxeur Mitch Green juste devant la boutique. L’affaire fait les gros titres de la presse et le monde découvre les contrefaçons du couturier. Les avocats de Gucci, Fendi et Louis Vuitton lui tombent dessus, et en 1992 il est contraint de fermer sa boutique pour contrefaçon.

 

Son travail tombe petit à petit dans l’oubli, mais il continue de travailler avec certains clients en privé, notamment le boxeur Floyd Mayweather, qu’il avait rencontré à la fin des années 90 (grâce Eric B, qui le manageait à l’époque). Malgré tout il disparait progressivement des radars jusqu’à ce que son nom ressorte des oubliettes en mai dernier.

 

 

 

Retour avec Gucci

 

Au mois de mai 2017, l’ex-athlète Diane Dixon déclenche un scandale sur Instagram. Elle remarque que dans son dernier défilé, Gucci présente une veste en tout points similaire à une création de Dapper Dan qu’elle lui avait achetée 30 ans plus tôt. Elle poste les deux photos côte à côte avec en commentaire : « Gucci a volé mon look ! Accordez le crédit à Dapper Dan, c’est lui qui l’a fait en premier en 1989 ! ».

 

La polémique grossit et Gucci est accusé par les internautes de plagiat, voire d’appropriation culturelle. Pour faire taire les critiques, Alessandro Michele, le directeur artistique de la marque déclare qu’il s’agissait d’un « hommage » à Dapper Dan et qu’il aimerait collaborer avec le tailleur à l’avenir.

 

 

Gucci tient sa promesse et en septembre 2017, la marque dévoile sa nouvelle campagne de publicité pour l’automne avec pour égérie Dapper Dan. La marque annonce dans la foulée qu’elle travaille en collaboration avec le tailleur sur une collection capsule prévue pour 2018.  Pour couronner le tout, Gucci s’engage à fournir les moyens et le matériel à Dan pour rouvrir son atelier historique de la 125ème rue, à Harlem.

 

Une belle victoire pour le tailleur qui revient aujourd’hui au premier plan grâce à Gucci, la même marque qui l’avait fait fermer boutique 25 ans plus tôt !

 

Pour ceux qui veulent aller plus loin, je recommande le documentaire « Fresh Dressed » réalisé par Sacha Jenkins qui retrace l’histoire de la mode dans le hip-hop, avec notamment des interventions de Dapper Dan (dispo sur Netflix).