20 janvier 2020, 11:59 -

Né à Chicago, la drill a été popularisée par des artistes comme Chief Keef avant d’arriver sur le territoire londonien. Descendante légitime de la grime et considérée comme une cousine plus agressive de la trap, la drill est peu à peu devenue un phénomène très britannique qui commence tout juste à s’implanter en France.

 

 

En 2017, le freestyle « Mans Not Hot » de Michael Dapaah devient viral est inonde les clubs français.

Entre références aux armes à feu et ad-libs plus qu’exagérés, la parodie de Michael Dapaah cache une inspiration évidente : le morceau ‘Let’s Lurk’, un classique du groupe de drill britannique 67 – d’où est d’ailleurs tirée l’instru de « Mans Not Hot », originalement utilisée par le groupe britannique 86 -.

Jusqu’ici inconnue en France, le courant fait peu à peu son entrée dans l’hexagone. Une inspiration puisée outre-Manche que certains revendiquent – à l’image des rappeurs français Gazo et 1pliké 140 – mais que le grand public a encore du mal à définir et comprendre. 

 

SUR LES TRACES DUN MOUVEMENT PROTESTATAIRE

 

Lorsqu’à la fin des années 90 le ‘2-Step’ explose et se popularise en Angleterre, une scène plus underground inspirée de la ‘garage music’ apparait : le courant ‘grime’. Ce nouveau genre musical est porté par des MC’s emblématiques tels que Wiley, Skepta, Maxwell D, Dizzee Rascal, Kano, Lethal Bizzle ou encore Donae’o. 

Le grime est apparu dans le quartier de Bow à Londres au début des années 2000. Il est né de l’union improbable entre un ordinateur d’occasion, le logiciel Fruity Loops et un adolescent en échec scolaire.

A l’époque, un père de famille sans-le-sou est pris à parti par le professeur de son fils. La raison ? L’absence d’ordinateur qui empêcherait le garçon de faire convenablement ses devoirs. Le père de celui qui prendra plus tard comme nom de scène Prince Rapid a donc investi dans un ordinateur d’occasion. Un ordinateur mal formaté, mais surtout doté du logiciel de production de musique Fruity Loops.  

L’adolescent et sa bande de potes posent alors sur cet ordinateur ce que l’histoire retiendra comme les bases d’un nouveau courant musical : le grime.

Rapide et percutant, le grime s’impose comme un mouvement protestataire face à la politique sociale conservatrice de l’Angleterre des années 2000.

L’esprit garage influence un son agressif et énergique aux touches hip-hop/dancehall/drum and bass. A l’époque, le courant s’érige en porte-parole des banlieues londoniennes et est le reflet d’une population méprisée par les médias et les politiques.

Côté drill, ce sont les rugissements de Chief Keef et son rap chargé d’adrénaline qui l’ont propulsé jusqu’aux rues de South London. Comme sa voisine d’outre-Atlantique, la drill britannique se définit par un lyrisme de rue violent et des textes ciblés. Son rythme lent aux accents trap s’inscrit comme la suite logique d’un courant grime qui n’a pas su dépasser les frontières anglo-saxonnes.

Les deux courants partagent énormément de points communs. Autant sur l’impact dans le paysage britannique, les réactions qu’ils ont provoqués du côté des pouvoirs publiques, les couvertures médiatiques négatives dont ils ont été victimes que la censure et les mesures policières punitives. Le grime a en quelques sortes ouvert la voie et favorisé l’arrivée d’une scène drill made in UK.

 

DE CHICAGO A BRIXTON : ITINERAIRE D’UN PHENOMENE 

 

En 2012, Joseph Coleman, a.k.a le rappeur Lil JoJo, est assassiné alors qu’il est à vélo. Quelques mois plus tôt, il attaquait Chief Keef et son ami Lil Durk dans une vidéo postée sur YouTube. Une mort ouvertement moquée en musique et sur les réseaux sociaux par Lil Durk et Chief Keef. 

Ce décès, qui touche un adolescent alors à peine âgé de 16 ans, est symptomatique de la situation des quartiers sud de Chicago. Nommée par le FBI comme la ville la plus dangereuse des Etats-Unis, Chicago symbolise la panne de « l’ascenseur social » américain. A l’époque, la ville a été surnommée « Chiraq », une association entre l’Irak et Chicago. La raison ? Entre le début de la guerre en Irak et l’année 2011, presque tout autant de soldats américains ont perdus la vie au front que de personnes ont été assassinées dans les rues de Chicago. 

C’est dans un environnement entre misère sociale, abandon, violence et traitement médiatique criminalisant qu’évoluent les rappeurs King Louie, Chief Keef, son cousin Fredo Santana, Lil Reese, Lil Durk, Sasha Go Hard, Katie Got Bandz, Tree, Young Giftz, ou encore Chance The Rapper. Ils sont les représentants d’un mouvement qui marquera la décennie entière : La Drill.

Originaire de Woodlawn Neighbourhood à Dro City, la drill s’est développée du côté de South Chicago. 

Et si à l’époque Chicago arrive à mettre en avant autant de rappeurs c’est en particulier grâce à l’immense caisse de résonance qu’est Internet. En effet, les réseaux sociaux et plus généralement la toile ont permis de faciliter le développement de rappeurs locaux en facilitant au grand public l’accès à des musiques qui ne sont pas diffusées par les médias traditionnels. Fake Shore Drive et So Many Shrimp sont deux blogs qui couvrent l’actualité rap de Chicago. Tenus par des chicagoans, ils ont été la première vitrine sur ce nouveau rap made in Windy City. Et parmi les rappeurs révélés par ces sites, le premier a sans doute été Chief Keef.

Le 3 janvier 2012, gohamorgohomedotcom publie une vidéo intitulée « Lil Boy Freaks Out After Learning His Favorite Rapper Chief Keef Gets Out Of Jail! ». Sans le savoir, cet américain contribuera à la succès-story d’un jeune rappeur de Chicago alors âgé de 16 ans : Chief Keef.

A l’époque, Keef n’est qu’une figure locale du milieu rap underground qui habite en résidence surveillée à South Chicago chez sa grand-mère. Une star locale qui se transformera en véritable phénomène à la sortie de son clip sauvage « I Don’t Like ».  Pour l’anecdote, le clip du morceau « Love Sosa » a d’ailleurs été tourné le même jour au même endroit. 

Sur une prod explosive de Young Chop, le morceau déteint du tableau rap de l’époque et hisse Chief Keef au rang de pionnier d’un mouvement. Caméra à l’épaule, le clip est tourné pour trois fois rien et casse les codes du genre. « I Don’t Like » immortalise Chief Keef et son crew en plein turn-up. L’appartement est exigu et les plans vidéo s’entrelacent entre signes de gang, nuages de fumée et liasses de billets. Lil Reese et Chief Keef kickent, braquent l’objectif par intermittence, en résumé un modèle aux antipodes du bling-bling des vidéos-clips à gros budget de l’époque.  

Le 17 juillet 2012, une seconde vidéo devient virale. 

Cette fois c’est le Youtubeur américain Jordan Gilty qui publie « 16 Year Old Boy Goes Off On Chief Keef Haters ». Sur cette vidéo, un adolescent se filme en pleine crise de nerfs depuis le siège passager d’une voiture. En cause ? L’avalanche de critiques au sujet de son rappeur préféré : Chief Keef. 

Ces vidéos en parallèle de la sortie du clip ont permis au rappeur de 16 ans à peine d’atterrir sur le devant de la scène, mais surtout d’élargir son public au delà des frontières de Chicago. L’impact a été si important que plus tard dans la même année Keef isolera la track audio de ces deux videos pour les sampler sur les versions album de ses morceaux « Finally Rich » et « Love Sosa ».

Dans ses textes, Keef dépeint de manière crue et viscérale le quotidien de violence et la culture des gangs qui dominent les quartiers pauvres de South Chicago. Des thèmes abordés sans détours ni fioritures qui posent les bases et sont l’essence même de la « drill music ». 

Son rap se caractérise par une violence exacerbée scandée sur des prods sombres et minimalistes. Une boucle mélodique où s’entremêlent basses et batteries typiques de la trap moderne d’Atlanta. Violent et enragé, son rap est sublimé par le producteur DJ Kenn et son ami Young Chop, dépositaire du son « GBE » – Glory Boyz Entertainment -, le crew de Chief Keef.

Le rap de GBE, c’est-à-dire aussi celui de rappeurs comme Lil Reese, est directement influencé par les expérimentations de Waka Flocka sur Flockaveli, de Gucci Mane ou encore de Lex Luger. Chez Lil Reese, on parle d’un rap autotuné très axé autour des refrains.

En somme un rap moins polémique et plus accessible que ses pairs, bien que les thèmes abordés soient fidèles à l’esprit drill. King Louie quant à lui est de loin le plus versatile. Arrogant, le rappeur se faire remarquer par des démonstrations de force et un style nonchalant. En collaboration avec C-Sick ou full autotuné avec Young Chop, King Louie est à l’époque la tête d’affiche, ce qui se fait de mieux en matière de Drill Music.

C’est cette cohorte de rappeurs qui permettent de populariser le courant au point de l’exporter en Grande-Bretagne. 

 

LA DRILL UK REINVENTE LE GENRE

 

C’est à Brixton que la drill made in UK est née. Terrain d’émeutes, de violences policières et de rixes entre gangs rivaux, Brixton a vu émerger les principaux acteurs de la scène drill britannique. Le groupe 67 en rivalité avec le crew 150, l’équipe 86 qui quant à elle provient de Tulse Hill, 410 de Myatt’s Field, Siraq de Somerleyton Road ou encore les Harlem Spartans. Porte-parole d’une génération marginalisée, la drill anglaise possède ses propres codes vestimentaires et un lexique qui mêle argot britannique, africain et caribéen. Mais à l’inverse de leurs confrères américains, il est très rarement question d’autotune. 

Entre chômage, système éducatif inégalitaire, pauvreté, violence, gangs et drogue : la popularité de la drill s’explique par le contexte social similaire dans lequel évolue la jeunesse des quartiers pauvres de South Chicago et celle de South London. En Angleterre, la rivalité entre gangs donne souvent lieu à une escalade de violence. Les attaques à l’acide, à l’arme blanche ou les menaces via des vidéos postées sur Youtube sont monnaie courante est sont des thèmes récurents de la scène drill UK.  

Véritable marque de fabrique du mouvement, la plupart des rappeurs de la drill britannique se mettent en scène le visage couvert. Masque de ski, masque à gaz, bandana, cagoule, tout est bon pour préserver son anonymat. En Grande-Bretagne, les clips de rap peuvent être utilisés comme preuve en cas de procès et les protagonistes quant à eux être accusés d’incitation au crime ou à la violence. Les thèmes hardcore et la glorification d’actes criminels à visage découvert pourraient valoir à certains une trajectoire à la Bobby Shmurda. 

Ce sont des producteurs comme MKTHEPLUG, M10NTHEBEAT, QUIETPVCK, SIMPZ, PA, KAYMAN, ou encore YAMAICA qui ont permis de renouveler le genre. Grace à la mise à disposition de type beats made in UK, les producteurs ont sculpté une identité propre au courant anglo-saxon. Basés sur des fuites et des clips musicaux à petit budget, ce sont alors articulés différents types de sous-mouvement : lyrical drill, deep drill, wavey drill, gassed drill, crut drill, trap drill ou encore diss drill. 

 

DRILL EN FRANCE ?

 

 

Le courant en pleine expansion a littéralement marqué le hip-hop anglophone de la dernière décennie et compte bien s’imposer en France dans les années à venir.

Lorsqu’un Freeze Corleone reprend une instru de Pop Smoke ou que Dinos s’inspire de la 2-step anglaise en posant sur une prod de Kezah, l’influence en matière de musicalité est indéniable et évolue sous nos yeux.

Les exemples les plus significatifs dans le genre sont Gazo et 1pliké 140. 

Les deux rappeurs ont explosé sur la scène rap underground française et aspirent à importer la drill en France. Ils sont les premiers artistes à amener cette déclinaison musicale sur notre territoire et à revendiquer une adaptation francophone. 

Bien plus qu’un simple courant musical, la drill c’est surtout un mode de vie à part entière. Et la vraie question qui se posera dans les années à venir est de savoir si la drill dans sa globalité, son lifestyle et les problématiques qui l’entoure peuvent se transposer sur la scène française.

Le courant a énormément évolué depuis ses débuts. Loin de la période de diabolisation qui l’a rendu célèbre, la drill a repris le contrôle de son récit et se mondialise. Aujourd’hui bien installé, il est clair que l’un des genres les plus influents de notre époque tend à prendre de plus en plus d’importance sur la scène musicale de la décennie à venir.