13 juillet 2018, 15:37 -

 

Le rap, c’est un sport de jeune, au public excessivement agressif et versatile et à la mémoire souvent bien courte. La meilleure façon de bien vieillir dans ce game débordant de saleté, c’est souvent de savoir s’arrêter au bon moment, quitte à créer une frustration auprès du public – frustration qui saura devenir légende avec le temps, c.f Fabe, c.f Salif. Tout le monde n’a pas forcément envie de se reconvertir peu à peu dans la chanson française, c.f Oxmo, et c’est loin d’être donné à tout le monde de bien vieillir dans le rap, et de rester percutant avec l’âge (c.f Kopp, c.f Rim’K).

Depuis 2015 et l’apogée de la nouvelle génération, portée par des Jul, MHD ou PNL, le rap français a fait peau neuve et réduit l’écart qualitatif et le décalage horaire qui le séparait des États-Unis, toujours grand numéro un dans l’urbain. Les légendes des années 2000 – 2010 se sont éteintes pour la plupart, laissant le haut des charts aux jeunes stars d’aujourd’hui. Ceux qu’on voyait comme la relève au début des années 2010, de Sadek à Guizmo en passant par S Pri Noir et Still Fresh, ont fini par se trouver une place, satisfaisante pour la plupart, parfois plus frustrantes pour d’autres. Qu’en est-il des rappeurs de l’entre deux génération, alors ? Trop vieux pour les rookies, trop jeunes pour les légendes, les rappeurs de l’âge du Christ n’ont pas le positionnement le plus facile dans ce rap français. Dosseh est de ceux-là, et son nouvel album Vidalo$$a fait mentir l’intégralité de cette introduction.

« Je ne suis pas d’humeur clémente aujourd’hui, je ne suis pas dans ce game depuis hier / Je suis le bug de ce début de siècle, rien ne va m’tomber dessus sauf le ciel »Dosseh, Vidalossa

Effectivement, Dosseh n’est pas né de la dernière pluie dans le rap français. Ses premiers textes écrits à 14 ans à peine, il sort son premier projet Bolide vol. 1 en 2004, à seulement 19 ans. Repéré très tôt par Booba, le lossa est présent sur Autopsie Vol. 3, sorti en 2009, et se distingue très tôt sur des collaborations avec Seth Gueko, Youssoupha, Lino ou encore Niro. Les parcours de Doss’ et du rappeur de Blois sont d’ailleurs assez similaires, sûrement les seuls que tous les anciens validèrent très tôt, et forts de succès d’estime indiscutables, mais longtemps bloqués sous un plafond de verre. De très peu son aîné, Dosseh révèlera d’ailleurs en interview pour l’Abcdr du son qu’il a utilisé la même démarche que Niro pour venir à bout de ce plafond de verre : un street album (Paraplégique, 2012), une mixtape (Rééducation, 2013), puis un album (Miraculé, 2014). C’est cette année 2014 que Dosseh signe chez Def Jam France, une dizaine de projet dans les pattes, et bien décidé à atteindre le succès attendu. Deux mois après la signature, il sort Le coup du patron avec Joke et Gradur, atteignant pour la première fois le top 10 des charts français. C’est l’étincelle qui suffisait : plus affamé que jamais, fort de dix années de skills accumulés, le rappeur passe à la seconde partie de sa carrière avec son propre enchaînement street album – mixtape – album, respectivement Perestroïka, Summer Crack Music vol. 3, et Yuri.

C’est le début d’une seconde carrière pour Dosseh. L’enchaînement rapide de Perestroïka et Summer Crack Music vol. 3 met plus de lumière sur lui, les millions de vues arrivent, la sauce prend : c’est le moment de ne pas se rater. Après plus de dix ans de travail de fond, il sort enfin son premier album Yuri en novembre 2016. Après un gros banger avec Young Thug, puis une track solo en guise de premiers singles, le rappeur sort Infréquentables avec Booba en octobre 2016, son plus gros morceau à l’époque. Véritable bastos, le morceau prépare le terrain pour l’album de la meilleure des façons. Pas fracassant les premières semaines, inégal bien que porté par des morceaux solides, l’album finira par être disque d’or moins de six mois plus tard. Tous les voyants sont alors au vert, l’empire ne demande qu’à grossir : Dosseh prépare son second album solo. Quelques singles de très bonne facture, qui seront disponibles uniquement sur la version physique du disque, sortent du studio du lossa : PDCVTout est neuf avec Sadek, puis Papillon avec 13 Block font monter la pression autour de ce nouveau projet de Dosseh. Arrive alors le moi de mai, et la sortie du morceau Habitué. Audacieux, puissant autant qu’inattendu, le rappeur dévoile avec ce morceau un tout nouveau visage musical, plus proche de la chanson française mais sans perdre l’ADN hip hop prononcé dans l’écriture. Le morceau explose, offrant à Dosseh son premier numéro un au top France, et une superbe rampe de lancement pour un Vidalo$$a plus attendu que jamais, et enfin disponible depuis la semaine dernière.

Une première semaine d’exploitation plus tard, l’album Vidalo$$a signe jusqu’ici le meilleur démarrage de la carrière du rappeur, avec 12.700 exemplaires déjà écoulés, soit près du double du score de Yuri en première semaine. Véritable block buster, l’album propose des productions de Pyroman, du Motif, de Twinsmatic, ou encore d’Heezy Lee et DST Prod. Josh Prod, Stor K et Shabz Beatz participent à la conception musicale du projet, aux côtés de Joe Rafaa et Notinbed, ou encore BBP qu’on ne présente plus, et le pianiste beatmakeur Josh Rosinet. Une collaboration violente et imprévue avec Booba, MQTB, s’est également retrouvée sur projet, entre des collaborations avec Lacrim, Kalash et Vegedream. Mais plus encore que le casting all-star de l’album et de ses producteurs, c’est bien l’aisance du emcee qu’on retient du projet. Capable du plus sale sur un Pour vous par nous, Paris en août ou 45  atmo, morceaux sur lequel il croise le mic avec trois collègues orléanais, Ppros, Votorious et Biss, Dosseh n’est pas moins percutant sur un format plus chanté – Habitué en était déjà la preuve, avant même la sortie de l’album. Ici avec Vegedream, le morceau afrobeat du projet, un format quasiment obligatoire dans un album de rap en 2018, n’a rien de putassier et s’inscrit très bien dans le cadre de Vidalo$$a.

Pic by : Kop3to

Les fans de la plus vieille école du rappeur ne seront pas déçu non plus : aucun morceau trop lissé, aucune concession amère, aucune collaboration un peu bancale avec un rappeur cainry pas assez impliqué – des problèmes encore présents sur  le précédent projet Yuri. Ceux qui préfèrent le Dosseh cru qui envoie des bastos conscientes seront ravis de retrouver dans le morceau La rue c’est rasoir le très digne successeur du fameux 25 décembre de Yuri. Le Dosseh à coeur ouvert qui raconte des histoires poignantes n’est pas absent non plus de ce Vidalo$$a, avec notamment le superbe Ma keh à moi, un story telling aussi prenant que maîtrisé aux frontières de la réalité et de la fiction.

Si Habitué est le morceau qui a propulsé Doss’ plus haut qu’il n’avait jamais été, c’est aussi – fatalement – le morceau qui va le plus déplaire à la fan base initiale du emcee, qui elle n’était pas habituée à l’entendre sur ce terrain-là. En revanche, le coeur de l’album s’avère être une espèce de synthèse de ce que le rappeur peut offrir de mieux : des mélodies pas moins entêtantes que celle d’Habitué sont présentes tout au long de l’album, mais cette fois sur des productions plus trap, et surtout interprétées avec un flow qui ne rebutera pas les fans inconditionnels de pera pur et dur, hermétiques à toute intrusion trop mélodique dans les albums de leurs rappeurs préférés. Des morceaux comme A chaque jour, ou la track éponyme Vidalossa sont des cross-over qui, loin d’être ni des bons morceaux de rap ni des vraies chansons, sont réellement les deux à la fois. Véritable climax de ce versant de l’artiste, le morceau Sommet s’impose comme la claque qu’on n’attendait pas sur Vidalo$$a. Track très réussie et passe-partout, appréciable comme un single autant que comme un banger, le morceau nous confirme que Dosseh maîtrise aujourd’hui parfaitement ses katas, et n’a pas travaillé autant d’années dans l’ombre pour rien. Le buzz redescend aussi vite qu’il ne monte, mais le travail de fond paie à long terme, Dosseh en est la preuve avec cet album. Sans réelle discussion possible, Vidalo$$a est jusqu’ici le meilleur projet du rappeur orléanais, et l’attente en valait la peine : voilà pourquoi.