23 décembre 2019, 12:07 -

Par Youssef Zein : Twitter / Instagram 

 

Dès qu’il s’agit de concerts et rap, le sujet devient polémique. Si pour d’autres musiques, telles que le rock ou le jazz, la majorité du public préfère sans l’ombre d’un doute la scène, il y a encore peu, il était unanimement admis que le rap n’était pas une musique de concert. Cependant, les choses semblent avoir changées. Depuis désormais 1 an, la tournée Astroworld du rappeur de Houston Travis Scott remplit à une vitesse incroyable tous les stades du monde. En France – à différentes proportions évidemment – il est possible de parvenir à des conclusions semblables avec des exemples comme Booba, Gims, Soprano ou Jul. Les rappeurs sont devenus les têtes d’affiches des festivals et semblent être devenus des immanquables pour quiconque aime la scène.

Toutefois, il est possible de tirer un constat assez troublant. Cette musique, pourtant incontestable numéro 1 des classements depuis près de 25 ans, semble n’avoir pu être acceptée puis appréciée par le grand public sous sa forme de concert seulement des décennies après sa naissance.

Comment donc expliquer donc cette valorisation soudaine de cet aspect de la musique, qui a lieu aussi bien aux Etats-Unis que chez nous après des années de mépris et de difficultés pour les rappeurs d’avoir accès à la scène?

 

 

 

 

Le rap, une musique pourtant façonnée par la scène, aux Etats-Unis comme dans l’hexagone

 

Il est curieux que le rap ait gardé pendant si longtemps une image de mauvaise musique de concert. En effet, cette musique est issue des block parties des quartiers afro-américains de New York. Les MCs rappaient sur les boucles de funk et de soul que les DJ passaient dans ces soirées, stimulant de manière incroyable une foule qui verra sous ses yeux la naissance de cette musique alors inédite.
C’est d’ailleurs autour de l’engouement et de l’énergie incroyable issues de ces fêtes que se sont construits labels et studios d’enregistrements, et non pas l’inverse. 

Il suffit de voir que les premières grosses structures de rap, telles que SugarHill Records, Rap-A-Lot ou surtout Def Jam ne naissent que près d’une décennie après la naissance de ce mouvement, voire plus. Si cette musique a pu rester vivace et pertinente auprès du public pendant ces longues années, c’est grâce aux performances scéniques exceptionnelles de ses artistes et des concerts mythiques portés par Kool Herc et autres GrandMaster Flash. A l’international, cette musique reste à ce moment-là au mieux un objet de fascination, au pire une curiosité à ce moment-là. 

En France par exemple, des revues branchées comme Actuel et des radios comme Nova accueillent avec bienveillance ce genre naissant. Ainsi, la tournée internationale du groupe Public Enemy à l’occasion de la sortie du classique Yo! Bum Rush The Show fera étape dans l’hexagone, à la Mutualité à Paris. Le lieu qui 24 ans plus tôt a été le théâtre d’une conférence mythique de Malcolm X. Coïncidence ou non, on ne pouvait mieux choisir pour Public Enemy et les messages véhiculés par leur musique. Ce lieu fera aussi ce soir du l’objet d’un moment d’histoire: la salle est remplie d’aficionados de cette musique. Beaucoup d’entre eux deviendront les acteurs principaux de cette musique en France dans la décennie qui suivra, dont Suprême NTM pour ne citer qu’eux.  Public Enemy n’étaient en plus qu’en première partie de LL Cool J ce soir-là, mais leur prestation d’une intensité folle éclipsera le rappeur au bob Kangol et fera de sorte que le public et le temps ne retiendra qu’elle seule. 

Cette musique en France était encore à ses balbutiements à ce moment-là et ce concert de Public Enemy fera l’effet d’une bombe dans le microcosme du rap français. Il servira d’influence assumée pour toute une génération de rappeurs.

 

 

Cette musique, aux Etats-Unis comme en France, est à la base née et modelée par des concerts mythiques. Néanmoins, il sera rapidement difficile pour les rappeurs d’accéder à d’importantes scènes malgré un succès toujours grandissant.

 

 

L’instrumentation de la musique rap, frein majeur au développement des concerts

 

 

Outre-Atlantique, dans les années 1980 et la première moitié des années 1990, les rappeurs semblent néanmoins stagner. Leur musique peine à conquérir un autre public que celui des ghettos américains.
Il y aura bien sûr des exceptions: une formation comme les Beastie Boys a pu passer ce cap-là, mais c’est à un certain prix.

Tout d’abord sur le plan des productions: sous l’égide de Rick Rubin (légendaire co-fondateur du label Def Jam) les samples des répertoires jazz, soul et funk seront troqués par des sonorités empruntées à des groupes mythiques de Heavy Metal tels que Black Sabbath ou Led Zeppelin.

En outre, les textes et l’univers développé par Mike D, MCA et Ad-Rock seront complètement délirants, cartoonesques, bourrés d’onomatopées et de cris dissonants. 

Cette même carte a été utilisée par le passé par un groupe de Blues comme ZZ Top. En s’appropriant un genre qui n’est pas de leur culture, Les Beastie Boys ont du s’accaparer de celui-ci en faisant le choix de la dérision.

Ce choix sera payant. Là où à cette époque un rap pur et dur et vendeur d’un Big Daddy Kane ou de Public Enemy ne remplit qu’au mieux des salles de concerts moyennes en terme de capacité., le mélange bâtard proposé par les Beastie Boys leur permettra, dès la moitié des années 1980 de se produire dans d’immenses salles. La présence de vrais instruments sur scène valorisera l’intérêt de voir de la musique sur scène. 

 

Dans la décennie suivante, même chose avec les Roots mais surtout le tsunami Fugees en 1996 : par leur image beaucoup moins polémique qu’un Public Enemy, l’aspect fusion, plus organique aux influences haïtiennes de leur musique et leurs tubes incontournables, ils pourront capitaliser sur le succès fou de leur album The Score (disque de platine à 6 reprises) pour remplir des salles dans le monde entier et faire des tournées internationales, avec une réelle légitimité dans leurs concerts.

En outre, le Nu Metal, enfant du featuring entre Run DMC et Aerosmith et du groupe Rage Against The Machine trouvera son apogée dans cette même fin de décennie. Il sera porté par des groupes tels que Limp Bizkit, Kid Rock, les Deftones ou encore Korn. Malgré une section vocale rappée (souvent d’assez piètre qualité) et des textes remplis de violence (souvent fictionnelle), le public est rapidement conquis par l’énergie dégagée par l’instrumentation puissante et peut sans problème aller voir ces groupes en concert.

En France, la condescendance incroyable de Nagui envers le rappeur Fabe dans l’émission Taratata en 1995 confirmera que cette tendance n’est pas qu’aux Etats-Unis. On peut dès lors tirer une première conclusion aux Etats Unis comme en France: le grand public reste sceptique à l’idée de voir en concert et au prix parfois fort des artistes ne chantant pas et ne jouant pas d’instruments durant leurs prestations. Le simple fait que Ice-T ne puisse être tête d’affiche de festivals de musique qu’à partir de la fondation de son groupe de rap-metal Body Count en est une preuve assez frappante.

 

 

 

 

L’image négative du rap, un élément de réticences pour les tourneurs et promoteurs

 

 

Aux Etats-Unis comme en France, l’imagerie et l’aspect virulent de cette musique va la rendre difficile à exploiter pour de la scène.

L’exemple le plus criant sera à la première moitié des années 1990. Elle sera marquée par l’apogée d’un rap violent. Violents, les Beastie Boys l’étaient, mais ce rap émergeant est imprégné de la culture gangster et plus globalement d’un environnement dangereux.
Les couleurs très funk de cette musique n’y changeront rien, l’existence de labels tel que Death Row (pour ne citer que lui) freine les promoteurs des salles et les tourneurs. Cette structure en particulier a beau être une pépinière de talents incontournables (Snoop Dogg, Dogg Pound, Dr. Dre, Tupac Shakur) et représenter des millions de ventes de CD, elle est trempée dans le crime jusqu’au cou: blanchiment d’argent, arnaques et bagarres, personnel dangereux, méthodes douteuses et organisation tyrannique du patron du label Suge Knight, il est compréhensible que les gérants salles aient des réticences à voir se produire de tels artistes chez eux.

 

En France, le rap aura aussi cette image sulfureuse, de par le fait qu’il est pratiqué en grande partie par des habitants des banlieues. Ce groupe de la population, par son argot différent, par l’exclusion qu’il subit et le peu de médiatisation positive dont il bénéficie, effraie.

Dans un pays comme dans l’autre, il est possible de crier à une certaine forme de racisme. Si en effet, il y a un réel facteur de violences incontestable dans le milieu du rap, le rap est à la base une musique noire et des minorités. Ce rejet en grande pompe à quelques exceptions près de la part du publics des concerts qui lui est à majorité blanc de la culture rap peut être perçu comme de la discrimination.

 

 

 

L’exception DMX confirmera malheureusement la règle

 

 

La toute-fin des années 1990 ainsi que le début du millénaire sera plus positive pour cette musique quant à la scène. Si on évoque les performances scéniques, il paraît juste improbable de ne pas parler du concert légendaire de DMX au festival Woodstock 99. En étant le seul rappeur à l’affiche avec Everlast de House of Pain et Ice Cube,  le Dark Man X semble être, à cet instant T, le chainon manquant entre le public rock et metal à majorité blanc amateur de concerts et le public rap encore à majorité noir, moins friand de cette manière d’écouter de la musique.

Le synthétisme, la simplicité et l’énergie brute des productions de Dame Greese et Swizz Beatz couplés à la voix épaisse et les gestuelles dingues du rappeur font la différence et conquièrent sans difficulté le public des concerts, qui passe outre l’absence d’aspect organique dans l’instrumentation et devient plus tolérant dans sa manière de concevoir la scène.

Celui-ci voudra confirmer cette tendance en invitant Marilyn Manson sur son second album et en faisant une jonction réelle entre les publics respectifs de chaque artistes.

Si dans un sens l’évolution des mentalités apportée par la musique de DMX est très positive pour le rap, elle reste exceptionnelle. Après la voie qu’il a ouvert, aucun rappeur n’a pu obtenir de tels résultats en concerts dans les années qui suivront à court terme. N’est pas DMX et sa présence incroyable qui veut.

 

 

 

 

Dans les années 2000, les concerts dans le rap finalement réservés aux rappeurs cultes?

 

 

A l’aube du nouveau millénaire, un phénomène va avoir lieu chez nous comme aux Etats-Unis: celui des concerts de rappeurs cultes.

Le rap s’étant désormais fondu quasiment dans la culture populaire, on retrouve désormais un public qui a mûri et qui est demandeur de concert rap, mais surtout des vétérans qui ont un catalogue rempli de classiques et qui continuent d’être pertinents. Le Up In Smoke Tour de 2000 en est un exemple significatif: si on pense à Eminem qui était on ne peut plus actuel à ce moment-là en évoquant cette tournée, il fait exception : Snoop Dogg, Dre ou Ice Cube et la dizaine d’invités qui sont présents ont déjà vécu le paroxysme de leur popularité et de leur talent à ce moment-là. Le public vient ici trouver un réconfort en voyant sur scène des titres classiques qu’ils connaissent déjà.

 

 

Cette chose va d’autant plus se confirmer avec le live album de Jay Z qui sort 2 ans plus tard. Lui qui a toujours été un maître sur scène, a à cette période-là un catalogue déjà extrêmement riche. C’est une récompense de sa productivité importante qu’il a eu depuis ses débuts en 1996. Il décidera alors quelques mois après le classique The Blueprint, son album live Unplugged où il reprend ses plus grands classiques rejoués par The Roots. Ce projet peut être considéré comme un des meilleurs si ce n’est le meilleur album live de rap.
En France, NTM et IAM possèdent à ce moment-là une telle image. On peut penser au live à Bercy de NTM en 1998, puis en 2008 et au concert face aux pyramides de Gizeh des phocéens la même année. Le public francophone est donc lui aussi friand de de ce genre de concert.
D’autres exemples de ce type peuvent être évoqués. Mais au vu des cas cités, on peut supposer qu’à cette époque l’audience américaine comme française accepte de voir des concerts de rap, mais au seul prix d’un certain confort, celui de voir sur scène un répertoire entré dans la mémoire collective. Si c’est une avancée non négligeable pour le rap, elle reste assez ridicule au vu du squattage dans tous les classements qu’elle occupe. Néanmoins, l’avènement d’Internet dans les années 2000, le développement du téléchargement illégal et la chute de l’industrie du disque freine l’arrivée de nouveaux talents qui ont du mal à diffuser leur musique. Le rap ne sera pas épargné par cette crise. Il commence à y avoir, sur scène en tous cas, une dictature des anciens.

 

 

 

 

Virage pop et avènement du streaming : quand le rap part à la conquête de toutes les salles du monde à partir des années 2010

 

 

Les choses changeront foncièrement dans la décennie actuelle. La démocratisation de l’auto-tune, amenée par 808 & Heartbreak de Kanye West, l’arrivée d’artistes comme Drake, Young Thug, Future ou encore Post Malone vont clairement faire basculer les choses. Ils vont secouer le spectre musical du rap, en y ajoutant des sonorités pop, dance, caribéennes. Cette évolution musicale va être bénéfique pour la musique rap, car elle va lui permettre de passer un cap inédit en terme de popularités et de chiffres.

En France, ce sera au même moment l’avènement de la « pop urbaine ». Ce petit frère est porté aujourd’hui par des artistes tels que Jul, Gims, Aya Nakamura, Lartiste et Marwa Loud et est arrivée aux mêmes résultats.. En s’ouvrant aux mélodies et aux influences africaines et latines, le rap est devenu la nouvelle pop, la nouvelle variété, encore plus installé dans les mentalités et les cœurs des auditeurs.
Tout cet effet sera entretenu en grande partie par le développement du streaming et des réseaux sociaux. Avec la possibilité d’écouter avec des offres semi-gratuites un catalogue gigantesque d’artistes, les rappeurs peuvent être relayés sans contraintes majeures. Ils peuvent en outre accéder aux certifications or, platine voire diamant par ce biais. De plus, en France, des médias comme OKLM naîtront de cette volonté d’employer internet et les nouveaux moyens de communication pour diffuser des talents dans le rap.

Ainsi, le développement du chant et des danses dans le rap, comme le dab, a créée de vrais phénomènes populaires dont les gens veulent prendre partie dans des concerts. Certains tubes deviennent de vrais hymnes générationnels et le public veut se rendre à ces concerts. Empruntés au Heavy Metal, les poggos se font de plus en plus présents dans les concerts rap.
Travis Scott, vraie bête de scène, fera sa réputation d’artiste complet aussi bien via ses disques que via ses performances lives. Il fera même le show de mi-temps du Superbowl en 2019.

Face à cet engouement incroyable, les festivaliers mettent de plus en plus en tête d’affiche des rappeurs. Ces derniers, enchaînant les certifications et ventes astronomiques, remplissent de plus en plus les stades et arènes. Le rap est à ce jour, quelques mois après le concert au stade de France de Gims et quelques mois avant celui au stade vélodrome de Jul dans un cercle on ne peut plus vertueux. Jamais la culture de la scène dans le rap n’a été aussi importante, et ce partout dans le monde. Le simple fait que France 2 transmette en live un concert de Damso en est une énième preuve.

 

La boucle est bouclée, cette musique qui était déjà la plus écoutée dans le monde, touche au Graal: malgré des années de difficultés, elle a pu devenir la première musique de concerts dans le monde.