13 novembre 2017, 17:08 -

Par Osain & MayMay , Photo Kidhao, Illustration par Hoveh

 

Le caméléon se camoufle pour se fondre dans le décor. Invisible à l’œil nu, il est pourtant bel et bien là. Présent, au cœur du cadre que l’on observe. Il s’adapte à toute situation grâce à ce phénomène de reproduction polychrome quasi-instantané. Capacité génétique bluffante, devenue force de la nature, que le silencieux reptile use afin de tromper ses prédateurs, piéger ses proies et courtiser les femelles. Capacité génétique qui lui permet de vivre, subsister et évoluer en toute tranquillité. Capacité génétique efficiente lorsque le caméléon est plongé dans son environnement. Don inné de synthétiseur qu’Hamza semble posséder et maîtriser de mieux en mieux. Au fil des mixtapes éclectiques, des tracks enivrants, des refrains hypnotiques, le H s’affirme et vient de nous offrir son projet le plus abouti, 1994. Condensé de son impressionnant spectre musical qui laisse envisager un avenir tant radieux qu’imprévisible. Avant de passer le prestigieux mais périlleux cap du premier album en 2018.

 

Véritable synthétiseur

 

« 1994, bâtard appelle moi Albator » sont les mots introducteurs de H24, mixtape qui joue le rôle de bascule pour Hamza. Aussitôt, la référence est juste, certes narcissique et spontanée, mais juste. L’artiste partage avec le personnage fictif cette ouverture d’esprit primordiale, cette aisance précieuse à s’adapter. Comprendre le monde et ses nuances, analyser ses normes et mouvances, et dans le cas du rappeur belge, lire la musique comme un livre ouvert. Une lecture aisée et intelligente qui l’aide à assimiler les sonorités, les rythmiques, les mélodies qu’il affectionne et qu’il retranscrit, après les avoir adaptées à sa copieuse sauce. Et ces exercices complexes d’adaptation et de retranscription sont devenus jeux d’enfant pour un Hamza désormais aguerri et toujours plus perspicace.

 

Après H-24, Hamza délaisse peu à peu sa principale source d’inspiration, Atlanta et surtout Young Thug, et se rapproche de la scène canadienne, alors émergente. Le H quitte les effervescentes trap house et les flows saccadés du Sud pour rejoindre les tours grisonnantes et les créations plus harmonieuses de Toronto. La musique du 6 s’oppose à son climat glacial : chaleureuse, sentimentale, sensuelle. Parfois sexuée, la relation amoureuse en est la pierre angulaire. Sensibilité tant textuelle que sonore qui séduit l’imposant voisin américain, vaut la qualification de « New R&B » et charme Hamza. Véritablement conquis par cette musique imprégnée de ce R&B qui triomphait au crépuscule des années 90s et à l’aube des 2000s.

 

Alors que Zombie Life, malgré sa pluralité, reste majoritairement sous la dominance d’ATL, l’EP New Casanova contraste. Dancehall de bout en bout, il affiche la nouvelle proximité du SauceGod avec le Canada. Dont les artistes insufflent un second souffle bienvenu au genre caribéen. Hamza se l’approprie sans mal, déjà l’auteur de nombreux morceaux aphrodisiaques. Lubricité musicale qu’il manie avec une justesse charnelle. Et son amitié avec Ramriddlz, rookie prometteur torontois, confirme cette connexion entre Bruxelles et Toronto. Sa mixtape surprise Santa Sauce en est aussi un marqueur. À nouveau, le talent de canalisateur du H saute aux yeux, et ne cesse de se bonifier.

 

1994 s’avère être une suite logique quant à l’évolution d’Hamza, une étape éminente quant à la direction entreprise. Qualifiée de “nouvelle carte de visite” par l’artiste bruxellois, cette cinquième mixtape fait office de premier bilan, et de nouveau départ. Premier projet après sa signature de co-production avec le label Rec. 118, et nouvelle manière de travailler. Plus concise et moins éparse. Plus réfléchie et moins distraite. Renouveau que révèle la cohérence de 1994. Structuré par une ligne directrice visible, perceptible, et presque inédite. Presque inédite car ce manque de cohérence était reproché à Hamza. Remarque qu’il a comprise et tentée de résoudre dès Santa Sauce.

 

 

 

Au niveau des influences Hamza s’est également stabilisé, définitivement tourné vers le pays à la feuille d’érable. Life, qui lance le disque, Pas de remords, Mucho Love ou Silicone sont marqués des empreintes mélodiques de Roy Woods, Majid Jordan, et quelquefois Partynextdoor, quelquefois Nav. Vibes, puis Mi Gyal, épousent les ambiances édulcorées et tropicales de Ramriddlz. Enfin, Godzilla et en particulier 1994, titre plus froid et tiraillé, rappelle le The Weeknd de Starboy. Le percutant Jodeci Mob et l’envoûtant Destiny’s Child seuls héritiers directs d’Atlanta, tandis que Juste une minute – qui sample astucieusement un classique chaâbi, Ya Rayah de Dahmane El-Harrachi, repris ensuite par Rachid Taha – succède à Habibi par son lien étroit avec la musique algérienne. « Je sais qu’ces rageux voudraient qu’j’ai rien mais j’ai tout » fanfaronne donc Hamza. Désormais synthétiseur hors-pair.

 

 

 

Anglicisme et r’n’b

 

Hamza incarne la nouvelle génération d’artistes francophones. Celle de l’anglicisme assumé. En interview, le jeune crooner cite souvent 50 Cent comme source d’inspiration. Cela n’étonne pas. Le rappeur américain a su se démarquer dans les années 2000 par son style mélodieux. Toutefois, contrairement à Cent, Hamza n’est pas un story-teller. Mis à part « La Sauce » : banger qu’il n’est plus utile de présenter, le belge a pour habitude de « pull up sans thème sur ses sons avec pour objectif de faire un hit ». Il n’existe pas d’appropriations dans sa musique. Peut-être une vie légèrement saupoudrée d’egotrip, de faste, et de bitchs où le cognac Hennessy coule à flot mais tous ses sujets sont maîtrisés, toutes ces prises de risques sont recherchées. Ces aspects techniques, ces changements de flow démontrent une vraie connaissance, une culture musicale. Lorsqu’il empreinte le chemin des rythmes caribéens, il le fait dans les règles, c’est à dire en toastant. Il en est de même lorsqu’il interprète son rôle de « Saucegod », la carte du crooner TrapSoul qui respecte les codes, des chansons dédiées aux femmes qui parlent aux hommes, des lignes mélodiques efficaces reprenant parfois les hits connus des 90s (la reprise du refrain de No Scrubs de TLC dans Mi Gyal par exemple).

 

L’utilisation du franglais comme langue principale et les ambiances nord-américaines (pour la plupart) laisse à penser que le H vise grand. Qu’il cible une audience qui comprendra sa musique. Déjà adulé par OVO et Olivier El Khatib, il a déjà collaboré avec quelques cainris.

 

De fait, Hamza ne part pas du néant lorsqu’il conçoit. Toutes ses influences sont la source de ses créations. Jodeci Mob, André 3000, Michael Jackson, Destiny’s Child : né en 1994, le rappeur a été bercé à la plus douce des musiques. Même si ces muses sont forts reconnaissables dans ses chansons, il arrive à réaliser des créations quelque peu originales. Les exemples les plus probants en sont « Juste une minute », « Mi gyal » ou encore « Pasadena ».

 

Étonnement dans son dernier opus, le rappeur fait un emploi modéré de l’autotune pour mieux chanter avec sa voix, qu’il place parfois comme un instrument. Aujourd’hui, le rap francophone est de plus en plus décomplexé, et Hamza représente encore une fois une vague de chanteurs qu’on pourrait mettre dans la case r’n’b tant ses productions sont suaves, ultra chantées. Entre Trap, Trapsoul et r’n’b tous ces genres musicaux donnent, au final, le même constat. Chanter de manière aussi décomplexée n’aura jamais été aussi récurrent dans le rap et ça a du bon.

 

Une tendance, sans doute décriée par les puristes, qui donne le “la” sur les nouveaux codes de l’industrie. Il est demandé aux rappeurs de savoir “pousser la chansonnette” pour toucher un plus large public et aux chanteurs de rapper, ou de s’associer aux rappeurs, pour acquérir une crédibilité urbaine. Gagnant en estime mais pas encore en terme de ventes, les talents de cet artiste en tant que compositeur pourraient lui apporter encore plus s’ils produisaient, ou écrivaient pour les autres. C’est ce que 1994 laisse à penser. Résultat d’une créativité débordante dont font preuve Sway Lee et PartyNextDoor – pour ne citer qu’eux.

 

 

 

Un avenir pluriel

 

Mais confrontée à toutes ses influences, toutes ses inspirations l’identité d’Hamza reste trouble. Encore trop plurielle, trop diverse. Trop poreuse aux tendances qui plaisent au SauceGod, trop perméable aux coups de cœur juvéniles. Elle est ainsi toujours mouvante, jamais fixe. Dépendante de ce que le H écoute, regarde, visite, rencontre. Surtout qu’à la différence du caméléon, qui se complaît dans sa tranquillité, Hamza a ce besoin d’essayer, d’innover, de se dépasser. Besoin naturel indissociable de son processus artistique. « Tout est plus beau quand j’suis hors de moi » observe-t-il. Alors, oui, il ne s’arrête pas, ne se fige pas, en mouvement et évolution permanents. Ce qui le rend difficilement cernable et sa musique difficilement déterminable. Toutefois, le faudrait-il ? N’est-il pas appréciable de ne pas pouvoir prédire le futur, de ne pas prévoir les choix d’un artiste qui s’auto-proclame le « new Michael Jackson », d’un artiste au potentiel indéfini, aux possibilités incalculables, qui pourrait aussi bien s’adonner au reggae (Marley) ou à la pop (Breaking Bad), qui retranscrit aussi justement ce qui l’affecte (New Casanova) ?

 

Hamza est tel un nomade. À la curiosité incontrôlable, intenable, qui vogue de musicalité en musicalité, de dynamique en dynamique. Sans escale ni pause, la vie trop courte pour se le permettre. Voyageur convaincu qui, au fond, reste fidèle à ce qu’il est : un redoutable caméléon.