20 février 2020, 11:27 -
Par Ménélas Kosadinos Twitter : https://twitter.com/menelas_k 

 

Avec son EP Trap Mama sorti ce 14 février, Le Juiice officialise son arrivée dans ce rap jeu. Ce premier projet est l’occasion de découvrir une artiste prometteuse et déterminée à faire sa place. On revient rapidement sur ses débuts dans le rap avant de se plonger dans sa musique.

 

 

Une carrière démarrée au quart de tour

 

Le Juiice a commencé il y a seulement deux ans par des freestyles sur Instagram, qu’elle se met à prendre au sérieux suite à des retours encourageants. Le rap, qui l’a toujours accompagné, apparaît comme une évidence et elle décide de se donner les moyens d’en faire quelque chose. Son premier clip, One Way Freestyle, est tourné à Atlanta et fait du bruit sur la chaîne de Daymolition où il sort le 13 avril 2018. 

En juillet, elle est invitée dans Rentre dans le Cercle (S02E05) par Sofiane, qui décèle son potentiel et l’avait repérée pour sa « dégaine de rappeuse » avant même qu’elle rappe, quand elle accompagnait le rappeur Baka au premier épisode de la série. Sa prestation maîtrisée vient confirmer la reconnaissance de ses pairs, tout comme sa participation à la série Guette l’Ascension quelques mois plus tard qui lui offre une nouvelle exposition. En janvier 2019, elle performe pour la première fois dans les studios de Planète Rap, et y reviendra régulièrement au long de l’année jusqu’à celui de Meryl la semaine dernière. Sollicitée par les artistes, elle en profite à chaque fois pour marquer sa présence, freestyle après freestyle. 

Cette même année, Le Juiice est invitée sur quatre projets. Elle envoie ainsi le morceau Mea Culpa sur la mixtape Guêpier du label du même nom, et fait des featurings avec les artistes encore confidentiels que sont John Dess et Didix. Mais c’est surtout avec Jok’Travolta : La Fièvre, dernier projet en date de Jok’Air, qu’elle prend la lumière sur le track Mille Feuilles. Durant tout ce temps, elle continue d’enchaîner ses propres morceaux parmi lesquels Phoenix, Wells Fargo ou No Cap. En mai, elle dévoile le premier extrait de son EP avec le morceau éponyme Trap Mama, suivi par trois autres clips, tout aussi soigneusement réalisés, qui préparent le public au projet dont nous allons parler aujourd’hui.

 

 

 

De la juicy trap avec de la personnalité

 

Avec ce début de carrière accélérée par une volonté trempée et une vision ajustée, Le Juiice a su créer les bonnes conditions pour envoyer ce premier EP en guise de carte de visite. Condensé et percutant, le projet ne s’éparpille pas et offre une cohérence qui permet de cerner immédiatement l’univers de la rappeuse. 

Son registre de prédilection : la trap d’Atlanta génération Gucci Mane. Le Juiice démontre une maîtrise impeccable des codes du genre, qu’elle a saisi à la source. Son style est cainri, des sourires grillzés aux billets qui tapissent la cover, en passant par le tracklisting dont aucun titre ne trahit qu’il s’agisse de rap français. Celle qui veut « la carrière à Passi » en a pourtant aussi les références, passionnée de rap depuis le collège où elle saignait les compils de rap français, et forcément le rap de son 94 avec la Mafia K’1 Fry. Sa trap ultra-moderne repose ainsi sur des classiques plus old-school, français comme américains. Cette passion sincère pour le rap contribue sûrement à la vitalité qui émane du disque, avec une recherche appliquée dans les variations et un plaisir communicatif de se retrouver derrière le micro. 

 

 

Le choix des productions est plutôt convenu, mais celles-ci sont efficaces, signées par Neezy, Wanthiss, OG’s, 2Pills, Chris Motems et surtout Draco Dans Ta Face qui officie sur la moitié des tracks. La force de la rappeuse n’est en effet pas de révolutionner la trap, car cette musique semble déjà lui convenir parfaitement, mais de lui imprimer sa personnalité. Celle-ci jaillit à travers son interprétation confiante, rayonne dans sa voix et son énergie. Le Juiice dégage sur son disque et dans ses clips une attitude et un charisme naturel, donnant une image sûre d’elle et de la direction qu’elle prend. Le Juiice sait où elle va, nous y emmène sans détour. Les mots qui ouvrent l’EP avec autorité en sont un bon exemple : « Quand les grandes personnes parlent bitch tu la fermes, t’es en présence de la Trap Mama ». La rappeuse du 94 n’est pas là pour transiger et le rappelle régulièrement avec sa mentalité sans ambiguïté. On peut toutefois regretter ça et là quelques phases moins originales mais dont on s’accommode facilement dans l’énergie du morceau. Le style est direct, vise juste et frappe fort. 

Le Juiice profite de ces 8 titres pour faire étalage de sa palette en déclinant différentes facettes du genre. Le séquençage n’est d’ailleurs pas laissé au hasard : démarré par des démonstrations franches et brutales, l’EP s’achève sur deux morceaux à l’ambiance mélancolique et aux textes plus personnels. Resserré, le projet n’en propose donc pas moins une construction progressive et cohérente. 

 

 

Le cœur du projet est constitué des morceaux egotrip et de dogginage de prod, à l’instar de l’insolent Shoot en ouverture ou des plus agressifs Drip ou Black Samouraï. Dans la même veine, le morceau Clean reprend une instru devenue habituelle avec ses notes minimales de piano, mais surprend avec sa variation de BPM au milieu du morceau : ralenti, « trap shit t’a tapé dans le mille ». 

C’est le titre éponyme, Trap Mama, qui synthétise le mieux l’identité de l’artiste avec son refrain qui déborde de confiance. L’occasion aussi d’évoquer ses origines ivoiriennes, avec une trap devenue trapouka, et la cuisine de la trap house qui sert aussi bien à cook « des putain de flows ou un bon garba ». 

Dans une autre couleur, Fresh ramène une légèreté bienvenue au milieu de l’EP. La prod de Neezy et Draco dans ta face est solaire et entraînante, avec ses accords rayonnants, ses cuts virevoltants et ses notes de flûte insouciantes. Le juice de la rappeuse devient un verre de limonade glacée servie sous un ciel bleu dans une ambiance enjouée. Cinco agrémente le tout de ses flows entêtants et apparaît comme l’invité idéal pour ce genre de morceau. 

Après six titres impitoyables, Le Juiice s’autorise à faire part de ses incertitudes et de ses émotions sur les deux morceaux qui ferment le projet. Ces titres, plus longs et introspectifs, donnent de la profondeur au propos de l’artiste, qui n’apparaît plus seulement comme une trappeuse infaillible. Elle y fait part de ses interrogations et évoque des thèmes plus personnels comme sa famille ou les difficultés qu’elle a traversées : « Quel exemple je donne, difficile de jouer le rôle de l’ainée / Pas de cuillère en or dans la bouche personne nous a parrainés ». 

Sur Poetic Justice, son duo avec le rappeur Nwarboy fait écho à celui formé par Janet Jackson et Tupac dans le film auquel le morceau emprunte le nom. La rappeuse et son invité y apparaissent en hustlers mélancoliques : « Je sais pas si on s’aime / On y est liés par l’amour des sommes / Avec toi j’veux atteindre le sommet j’ai perdu le sommeil, levée par le seum » et font la transition vers la conclusion plus désabusée du dernier titre.  Glamour clôt ainsi l’EP avec ses envolées vocales déchirantes sous autotune et son refrain fataliste «  Il n’y a rien de glamour / Dans nos cœurs y a plus d’amour ». En huit titres la rappeuse trace les contours de sa musique, entre coups de sabres et cicatrices. 

 

 

Première pierre d’un univers en construction, cet EP témoigne du potentiel d’une artiste qui maîtrise son domaine. Trap Mama est ainsi au cœur de la tendance actuelle, mais se distingue par une personnalité affirmée et une énergie rafraîchissante. En nous servant ce juice pur et vitaminé, la rappeuse se place clairement comme un talent à suivre en 2020.

 

Par Ménélas Kosadinos

Twitter : https://twitter.com/menelas_k