27 novembre 2018, 11:36 -

Dans la trap house du rap français, c’est certainement Proviseur Chen qui écrit les formules au tableau. Freeze Corleone, Kira, Chen Zen, le fondateur du 667 multiplie les pseudonymes et cultive le mystère, comme le collectif auquel il appartient. 667, Mangemort Squad, Ligue Des Ombres, l’organisation de rappeurs lyonnais et sénégalais essentiellement se propage dans les veines du territoire français depuis des années, comme la lean dans celles de leur leader. Après plusieurs projets, dont THC et FDT sortis tous les deux des 11 septembre, Freeze Corleone a sorti son nouvel album le 13 novembre dernier, plus fort et mieux renseigné que jamais : Projet Blue Beam.

667 MMS LDO

Dans la vraie vie, Blue Beam, c’est le secret que nous cachent le Gouvernement de l’Ombre du Nouvel Ordre Mondial et la NASA à propos de leur projet le plus ambitieux : imposer la religion unique du nouvel âge, via de gigantesques projections sonores et holographiques dans le ciel autour du monde, et asservir l’humanité sous le règne illusoire mais salvateur de l’Antéchrist. Une version moderne et novatrice du Tsukuyomi Infini de Madara dans Naruto, qui compte plonger le monde dans l’illusion en ensorcelant la lune. Spoiler alert, il n’y parvient pas, et celui qu’on croyait être Madara s’avérait être Tobi.

Entrer dans l’univers de Chen Zen, c’est accepter de perdre pied, et de se noyer dans un univers ultra référencé et dégoulinant de quantités de drogues plus ou mois synthétiques. Une avalanche d’opioïdes et de xanax coupée au lin (la lean) et au cannabis, dans laquelle le rappeur brouille les pistes et la frontière du réel avec un projet hyper solide, et maîtrisé de bout en bout. Secrets d’états et théories du complot côtoient de réelles questions économiques et géopolitiques, elles-mêmes diluées dans d’abondantes comparaisons à des dizaines de personnalités, plus ou moins célèbres, puissantes, et réelles. Rappeurs, politiciens, super héros, des figures de l’histoire comme des personnages mythologiques, la Palestine ou le Roi Heenok, le trafic de minerai uranifère et le Vatican, tout se confond en fines particules de réflexion cryptées à travers les onze tracks du projet, qui font perdre toute possibilité de recul en même temps qu’elles cassent des nuques. Plus de repères, plus de certitudes, uniquement le flow froid et sinistre de Freeze Corleone, qui récite punch après punch en multipliants les flows assassins. Paroxysme du caractère à la fois conscient et provocateur du projet, son seul feat, Sacrifice de Masse avec Osirus Jack du 667. Chaque stream provoque un fichage de vos coordonnées par le FBI et la Ligue des Ombres.

J’arrive déterminé comme Adolf dans les années trente (Baton Rouge – Projet Blue Beam)

Derrière le cynisme évident et la dose de second degré nécessaire à l’écoute du projet, Freeze Corleone soulève des questions à peine abordées par les rappeurs dit conscients, tout en maintenant un taux d’égotrip et de punchlines à la minute quasi constant sur le projet. Entre ses flows leanés et désabusés, ascendants soundcloud rapper, ses placements à faire pâlir les techniciens de l’ancienne école, et des rimes qui n’ont rien à envier à celle d’Alphonse Allais et Victor Hugo, héritier aussi bien de Baton Rouge que de Brooklyn, du hip hop des années 90 que du cloudrap moderne, Freeze Corleone semble avoir trouvé sa formule définitive avec ce projet. Méthodique et précis comme un hitman sur les prods sourdes et dévastatrices du projet, Chen Zen rend l’écoute de Projet Blue Beam encore plus brumeuse avec son kata le plus développé, l’art de la répétition et des rimes parfaites : audio hit, opioïdes, tokyoïte. Fonscar aux Xan comme Dexter (le rappeur Famoux Dex), j’suis dans l’labo comme Dexter (le dessin animé). J’suis avec la secte, j’suis avec le clan (le 667), toujours avec le lin, jamais avec le clan (Campbell, cet horrible whisky). Les mots sont les mêmes, les sens sont différents, brouillant encore un peu plus le peu de repères qu’il nous restait, et assurant au projet une durée de vie titanesque en même temps qu’une efficacité redoutable et indéniable au proviseur Chen.

J’porte pas de Phillip Plein / chen Zen, a.k.a Phillipp Lin / Même pas faya après quatre phillies pleins (Intro – Projet Blue Beam)

Difficile de ne pas reconnaître la puissance technique de Freeze Corleone, comme il est difficile de ne pas accepter les potentielles critiques sur le flou absolu autour du degré de lecture du projet, parti pris et véritable composant de base de l’ADN du rappeur. Source de frustration autant que de réflexion si on le prend un peu trop à cœur, l’écoute du projet la nuit avec une trop forte dose de votre conso habituelle peut également provoquer paranoïa et épilepsie, comme il peut vous ouvrir les yeux sur des choses que vous n’auriez jamais voulu savoir. Finalement, Freeze Corleone est l’héritier de sa génération, anesthésiée par la drogue, consciente mais épuisée, forte d’un recul sur l’époque et d’un cynisme teintés d’une amère résignation qu’imposent l’urgence et la gravité des problèmes de l’époque. C’est dans ce monde, le nôtre, qu’évolue Chen Zen : lui aussi, qu’on avait pris pour Madara, est revenu comme Tobi, dur dans la peinture comme Kobe. Ekip