22 septembre 2017, 15:44 -

Si l’on reprend la définition du dictionnaire Larousse, le malfrat désigne un « bandit », un « gangster ». Autrement dit, une personne « qui se livre, seule ou en bande, à des attaques à main armée » ou un « homme malhonnête, sans scrupule ». À première vue, aux premières écoutes, on pourrait user de ce terme pour définir le personnage Niska. Malheur nous en prendrait ! Derrière les productions grandiloquentes, les basses assourdissantes, les punchlines cinglantes, se cache une sensibilité sous-estimée. Derrière les visuels musclés, les visages fermés, les cris décomplexés, se cache une philanthropie dissimulée. Car Stani aime les gens, le peuple. Toutefois, il méprise les élites conservatrices, les riches impitoyables, ceux qui maintiennent la tête des pauvres sous l’eau. Lui, estime la populace, le prolétaire. Le galérien, le populaire. Il a franchi la frontière du légal et est tombé dans le délit par obligation, pour protéger sa famille. Désormais, grâce à sa vocation salvatrice, son renouveau artistique, Niska peut défendre ses proches sans recourir à la violence, représente une mentalité, un état d’esprit. Un homme bon forcé de tremper dans le crime mais sauvé par une illumination. Ce destin ne vous rappelle rien ? Niska ne serait-il pas le Jean Valjean moderne ?

 

 

De l’ombre à la lumière

 

Niska refuse l’étiquette de « malfaiteur » : « On n’est pas gangsters, nous charognards », et Stani, souriant, ouvert, accueillant, s’oppose à son alter-ego musical. Pourtant, impossible de nier le caractère agressif de ses créations. Description réaliste, pragmatique mais subjective de son vécu. Retranscription sans détour et sans filtre, de son quotidien, au cœur de son quartier gris, grisonnant; le Champtier du Coq, chaleureux et inhospitalier à la fois. Et Niska en a rongé des semelles de sneakers sur son bitume, il en a fait des tours et des tours, soucieux, impliqué, déterminé à ce que sa carrière décolle. Il en a vociféré des insultes, il en a lâché des crachats de déception, mais il en a porté des sacs de course afin d’aider la « Mama », il en a ramené du cash pour faire manger sa famille. Avant d’accumuler les millions de vues sur Youtube, avant de recevoir la distinction de platine pour son disque Zifukoro, avant d’être modèle pour le géant américain Nike, le bonhomme a patienté, trimé, bataillé. Encerclé par les grandes tours qui structurent sa cité. La nuit, formes fantasmagoriques et inquiétantes. Le jour, bâtisses massives et oppressantes. Cette période fût son bagne. Un bagne psychologique. Un bagne social.

 

Dans une prison sans mur, dans une cellule sans barreau, Niska attend son heure. Allô Maitre Simonard, Charlie Delta Charlie et Carjack Chiraq présagent de beaux jours… Puis, soudain, la lumière, la libération : Matuidi Charo (PSG). Le nombre de visionnages ne cesse d’accroître et parallèlement, la popularité du rappeur d’Évry. Apothéose qui confirme l’adage « Le travail paie ». Apothéose qui a le goût de revanche. Apothéose qui rappelle l’impact de la musique dans la vie de Stani, tel l’évêque Bienvenu face à la brute épaisse Jean Valjean. Néanmoins, Niska garde la tête froide, réchauffe son cœur et rassure son cercle familial « Mama t’inquiète pas, papa t’inquiète pas » et son entourage Negro Deep « Siko t’inquiète pas, Madrane t’inquiète pas / Les gars quoi qu’il arrive, Niska reconnaîtra ».

 

Porte-parole multiple

 

Malgré ce nouveau statut, certes plus stable, mais complexe à gérer, à mener, Stani reste le même. Attaché à sa famille, son clan, sa cité. Malgré ce nouveau rang, certes plus éclatant mais risqué, implacable, Niska conserve sa lucidité. Nécessaire pour réussir au sein de ce milieu de « crasseux ». Le bougre est euphorique mais est conscient de l’enjeu. Son poids, son importance. Il n’est pas avide de gloire et intègre que la musique n’est régi par aucune logique, aucun algorithme : « Si j’essaie de faire un deuxième “matuidi charo” ma carrière est déjà morte ». Cette maturité artistique l’érige en représentant certain de son quartier, sa ville, son département. Figure principale de l’Essonne avec le duo PNL. Grâce à l’entêtant tube international Sapés comme jamais et son premier forfait Zifukoro, Niska élargit son champ d’action et se mue en artiste indispensable de la scène hexagonale. Son influence traverse la mer Méditerranée et trouve écho sur le continent africain. Par les sonorités, les rythmiques, mais également par le propos, assumé et défendu « L’Afrique est en pleurs, y a mon bled qui m’appelle » / « Moi j’ai compris le truc, quand j’ai connu l’Afrique / J’ai compris qu’il fallait aider, donc j’ai connu le don, j’ai unfollow la frime ». Niska prend la parole pour la terre – de ses parents et de ses ancêtres – qui saigne, meurtrie, blessée et l’avouait déjà il y a un an sur Yard « Quand tu écoutes mes morceaux, tu entends beaucoup l’Afrique ».

 

À cette revendication territoriale, historique, humaine, s’ajoute un combat social. Une lutte sociétale. « Les diamants du Congo, du Zaïre seront bientôt sur ma couronne ». Le fils de Congolais met en évidence son avènement, savoure sa domination, comme un pied-de-nez envers ceux qui mangent du caviar avec des cuillères d’argent et portent fièrement leurs bijoux en diamant. Ces mêmes favorisés qui causent guerres fratricides, drames familiaux et crimes abominables en Afrique pour récolter ce joyau. Comme un bras d’honneur envers ces riches, ces bourgeois, ces héritiers qui tentent avec véhémence de bloquer l’ascenseur social. Un peu comme le parvenu magnifique SCH, c’est vrai. Cette prise de position épaissit la comparaison avec le protagoniste du roman de Victor Hugo, Les misérables. La générosité et l’altruisme du bagnard repenti s’avèrent être partagés par le débrouillard Stani « Je pars du principe que je dois donner de la force à tout le monde. Et si c’est pas eux qui me le rendent, alors Dieu me le rendra ». Tandis que l’un était un maire apprécié, supporté par toute sa bourgade de Montreuil-sur-Mer, le second est un emcee approuvé, aimé par tout le 91. Qu’il rend fier à chaque sortie.

 

 

Chasse à l’homme

 

Niska est honnête, sincère, bienveillant. Si conscient de son incidence sur ses auditeurs qu’il s’est créé un jumeau maléfique. Zifukoro. Un double qui lui permet de noyer ses peines, purger ses vices. Les jeunes résidents d’Essonne s’identifient d’autant plus à Stani et à ses efforts, le voyant comme un porte-parole idéal. Un porte-parole couillu « J’écrivais toujours des rimes, j’ai ce côté revendicateur / Souvent en manque de fraîche, l’argent me sert de ventilateur ». Un porte-parole averti « Le père de mon père était jnouné, un vieux du village l’a évangélisé / Mon arrière grand-mère s’est fait tourner, à travers mon teint t’aperçois que j’suis colonisé / Terroriser, j’vais les terroriser, sans faire de choix, j’vais pas favoriser ». Un porte-parole qui dérange par son aura, par son osmose naturelle avec la foule, par sa qualité d’unificateur. Censuré et exclu des médias généralistes et traditionnels bien qu’il est l’un de ceux qui vendent le plus, qui intéressent le plus. La chasse à l’homme entreprise par l’État est réelle, et visible. Quelques mois auparavant, en plein échange avec un journaliste du média américain Vice, Niska voit son dialogue interrompu par les policiers. Sans raison apparente ou argument légitime qui justifieraient une telle action. Usant, -comme d’une allégorie – de l’inflexible inspecteur Javert, Victor Hugo critiquait déjà un État policier répressif, mais dépeignait également une société austère, divisée. Malgré le progrès, aussi bien technique que moral, Niska reste un malfrat aux yeux de la Police, comme Valjean restait un dangereux récidiviste aux yeux de Javert.

 

 

Niska et Jean Valjean s’inscrivent ainsi dans le même sillage, la même destinée. Une personne qui sombre, mais qui – grâce à la bonté humaine subsistante, si infime soit-elle – se sauve du trépas, recouvre ses esprits et vient en secours à ses semblables. À la différence que Niska, certes fruit de son contexte véhiculant les normes et les principes qui régissent son environnement mais s’acharne à survivre. Survie qui passe par s’enrichir, « monnayer », briller. Il insiste, s’obstine, force la main afin de parvenir à vivre la vie qu’il veut. Au final, Stani est une suite logique de Monsieur Madeleine (seconde identité de Jean Valjean). Au final, « charognard » est la continuité rationnelle de « misérable ». Après avoir subi, encaissé, courbé l’échine, le charognard prend la relève et s’impose, s’insurge et revendique. Alors que Valjean a fui, s’est dissimulé sous un autre patronyme, Niska se montre, sur le devant de la scène. Pour une aspiration commune. Défendre les modestes contre les fortunés qui osent les qualifier de « sans-dents » et de « fainéants ». Protéger les opprimés face aux inégalités qui les persécutent et les affaiblissent. Transmettre le bien et résister au mal.

 

RETROUVEZ NISKA DANS LA PLAYLIST PUNCHLINEURS DE SPOTIFY


 

 

Auteur : Osain 
Illustration : Hoveh
Photo : Kopeto