20 février 2020, 18:00 -

Une sortie qui va probablement marquer l’année.

Proche de Blackkkansman (Spike Lee) dans sa construction mais aussi de Moonlight (Barry Jenkins) concernant son esthétique, le long-métrage Queen & Slim combine les codes de la romance, de la chasse à l’homme et de la tragédie pour deux heures intenses. Le film de la réalisatrice afro-américaine Melina Matsoukas saisit par sa thématique, la fuite d’un couple noir après le meurtre d’un policier blanc lors d’une situation de légitime défense, et captive par sa photographie, entre tableaux mouvants et couleurs expressives. Mais au-delà de cette posture, que penser réellement de cette sortie – très – remarquée ?

(L’article ne contient pas de spolier).

Une tragédie américano-moderne

Si le long-métrage a divisé et fait couler beaucoup d’encre outre-Atlantique, Queen & Slim, respectivement incarnés par Jodie Turner-Smith et Daniel Kaluuya, est enfin dans nos salles. Dans la lignée des coups de poing Moonlight, Blackkkansman, Get Out, Detroit ou Us, le thriller défend une idéologie sans oublier d’être cinématographique (Au revoir, merci The Hate U Give !). Melina Matsoukas ausculte aussi bien les États-Unis dans ses moindres détails que la naissance d’une romance tragique à travers la fuite des deux protagonistes. Cette haletante course-poursuite, de l’Ohio jusqu’à la Floride, évoque progressivement plusieurs thématiques intrinsèques aux États-Unis : les policiers-tueurs, les névroses identitaires issues de la ségrégation, la solidarité communautaire, la cupidité sans limite fruit du libéralisme, les échappatoires que sont la musique et la danse, l’orientation idéologique des médias, les séquelles militaires post-traumatiques ou encore l’espoir que représente la foi et les questions existentielles qu’elle soulève. Autant de notions liées les unes aux autres qui s’entrecroisent deux heures durant. La fuite sauvage et romantique au premier plan, Queen & Slim réinvente le couple hors-la-loi symbolisé par Bonnie & Clyde tout en dressant un tableau sociétal plutôt fidèle de l’Amérique d’aujourd’hui.

Pièges évités

Une course contre-la-montre à travers les paysages américains qui évite subtilement les pièges d’entre-soi, de manichéisme et de dramatisation. Si le sujet est profond et grave, un humour plus ou moins noir mais omniprésent allège le ton général du long-métrage. Un mécanisme qui rejoint et rappelle les importants Django, Us, Get Out ou l’acclamé Parasite. Mais plus encore, Queen & Slim parvient à synthétiser ses pères sans trop en faire : un voyage initiatique vers une libération convoitée, peu importe la forme (Django), une violence esthétique et froide (Us), une figure féminine déterminante (Get Out) et une société mise à nue (Parasite).

Bien que l’intrigue se focalise sur le duo et son avancée en dents de scie, le climat américain actuel n’est pas vu qu’à travers le regard de deux jeunes afro-américains pourchassés et poussés dans leurs retranchements. À l’image de Blackkkansman, inspiré d’une histoire vraie, le point de vue omniscient du film permet de nuancer et approfondir le propos. Loin d’une vision unique ou binaire, la trame ne s’arrête pas à la chasse à l’homme spectaculaire de Queen et Slim mais prend le temps de remettre en cause tout un système. Une prise de position sociale et politique soutenue par des plans photographiques et une soundtrack qui tape.

Une chasse à l’homme tout en style

Malgré un rythme et un contexte bien différents, le thriller fait écho aux puissants The Revenant et Good Time avec son intense poursuite qui devient sublime par ses images, sa musique mais aussi par les émotions procurées. Tant l’esthétique que la bande-son nous plonge au cœur de cette impitoyable et fascinante lutte pour la survie. ADN de la réalisatrice, le grain délicat et l’étalonnage bleuté renvoient assez logiquement à l’oscarisé Moonlight, œuvre de Barry Jenkins qui combine avec justesse le fond et la forme. Pour une première, la directrice d’origine grecque frappe fort et s’inscrit dans la lignée des clippeurs qui passent dans le grand bassin du cinéma sans boire la tasse (Hype Williams, Spike Jonze, Michel Gondry, David Fincher…). Un conseil : ne louper ni Queen & Slim ni les prochaines créations signées Melina Matsoukas.