15 octobre 2017, 10:05 -

Par Osain . Illustration par Hoveh

 

« Comme Walter Kovacs, j’avance dans la noirceur totale » constate Tengo John. Siboy incarne également le personnage comics sans visage. Par son enfance chaotique, par sa folie incontrôlable, par son identité multiple. Walter a dû se créer un alter ego à travers lequel il apaise ses pulsions les plus perverses, purge ses vices les plus viscéraux. Siboy a fait de même et en compte six. Six personnalités résultantes de frustrations, de peurs, de cauchemars, de souffrances. Six personnalités distinctes, parfois opposées, mais indissociables. Six personnalités composantes de la noirceur ésotérique de Siboy. Une noirceur emplie de violence mais teintée de mélancolie. Une noirceur emplie de hargne mais teintée de tristesse. Alors, lorsqu’il porte la cagoule, le mulhousien se laisse séduire par la belle mais agressive sirène qu’est la Trap. Le rythme effréné, les mélodies brutales, la 808 clinquante lui permettent de se libérer et donner libre cours aux émotions de ses nombreuses facettes.

 

 

Trappeur Spécial

« Différent de ces homo sapiens » Siboy prévient qu’il est inégalable. Fidèle à la Trap, certes, mais une « trap de président ». Captivante et accrocheuse. Qui a vu le jour en Alsace. Dès 2014, les morceaux rageurs, illustrés par des visuels terre-à-terre et diffusés sur la chaîne youtube du réalisateur James Cam’Rhum (membre du crew Marabout), le distinguent et marquent les esprits. Siboy crève l’écran et maltraite les tympans. La gestuelle chorégraphique, les cris glaçants, le propos impitoyable ont de plus en plus de résonance. Siboy s’inscrit dans une branche désertée au début des années 2010 et peu recommandée aux âmes sensibles : le rap hardcore. Une orientation qui s’explique par le passé de l’artiste. Son agressivité textuelle et musicale, d’une dureté implacable et dépourvue d’illusion, traduit un trauma infantile. Toutefois, il faut attendre son premier album, Spécial, pour le comprendre « Enfant grandit dans la lère-ga » / « Depuis tout petit, mon cœur souffre d’hémorragie ». Entre temps, Siboy poursuit son sombre périple et obtient les faveurs de Daymolition. La formule reste identique. Les productions sont cinglantes, comme des coups de ceinture, le phrasé est mordant, comme un pitbull, et les millions de vues suivent. Un équilibre fracassant qui charme le boss du 92i, Booba.

 

Tandis que beaucoup voit sa signature comme une libération de la bête, Siboy temporise et s’enferme au studio. Il se cherche, tâtonne, hésite, tente, et recommence. Jusqu’à se trouver, se dépasser et diversifier sa trap music. « Pour moi, je ne suis pas bloqué dans un seul monde, je me pose aucune limite » décrypte-t-il pour nos confrères de Yard. Siboy veut vivre ses couplets, ressentir ses refrains et s’enivrer de sa propre musique. De tout son être. De tous ses sens. Qu’elle défonce autant que la substance verte qu’il fume. Qu’elle assomme autant que le liquide violet qu’il ingurgite. Produit de sa psyché instable, de son vécu effroyable et de ses visions épouvantables. Les meurtrières guerres ethniques, les tueries barbares de Mobutu, les cadavres entassés dans une mare de sang le hantent jours et nuits. « À cause de la guerre, je n’ai pas eu de maternelle » / « J’oublie pas le mal qu’on m’a fait ». Et l’arrivée en France n’embellit pas sa jeunesse. Abandonnés par les autorités à peine les pieds posés sur le sol français, Siboy et sa famille, après avoir souffert de l’enfer congolais, découvrent l’insensibilité glaciale des sociétés occidentales. Perçu sur l’autre rivage de la mer Méditerranée comme d’un soulagement, d’une renaissance, synonyme de renouveau, d’accalmie, le mythe s’écroule parfois et l’horreur s’éternise. « Fils d’immigré je ne dors pas, je donne les coups et je ne parle pas ». Les incalculables nuits passées dehors – recroquevillé, serré à ses frères et sœurs, au-dessus d’une bouche d’égout afin de combattre le froid – ont nourri une noirceur désabusée. Sans espoir ni bonheur. Sans perspective ni éclaircie.

 

Un penchant logique pour l’obscurité qui vire à l’obsession. Obscurité omniprésente dans les travaux de Siboy. Tant dans la musicalité qu’au sein de ses visuels. Assombrissant toute note, intonation, cadence. L’attestent l’angoissant clip d’Éliminé et l’expéditif Au revoir merci, qui se conclut au cœur d’un lugubre marécage. Sur son premier album, Spécial, Siboy se réfère constamment, et explicitement, à ces ténèbres qui le fascinent  « Je dors le jour, je vis la nuit » / « Beaucoup trop noir par ici » / « Dans nos cœurs il fait froid / Dans nos cœurs il fait noir » / « Cœur noir comme un soninké ». Des plaies ouvertes, suantes et infectées, qu’il tente de recoudre grâce à l’épais fil de la trap ensoleillée texane et ATLienne. Sinistre, imposante mais paradoxalement éblouissante, éclatante. Comme l’orange, couleur prédominante de la cover de Spécial.

 

 

Orange Mécanique

L’orange. Couleur vivace, perçante, étincelante. Chaleureuse, ardente, fiévreuse. Qui, par ces attributs, donne cette impression d’étouffer. D’être submergé, noyé dans une masse de chaleur inflammable. Comme le provoque les basses puissantes, les confessions douloureuses et l’egotrip virulent issus des efforts de Siboy. Sensation suffocante qui, à forte dose et haute fréquence, tire vers la folie, le délire…

 

La mécanique. Discipline qui s’appuie sur les métaux, l’automatisme et les mathématiques. Discipline rigide et froide, pierre originelle du développement industriel, de la pandémie urbaine, de l’innovation technologique. Du modernisme. Discipline contrôlée, structurée, hiérarchisée. Qui, elle aussi, par ses dérives et excès amènent aux mêmes aboutissements : la psychose, l’aliénation, la névrose.

 

Deux notions qui, en s’entrechoquant, composent et nivellent la frénésie noirâtre « Aimait-il les humains comme Hannibal ? », l’hystérie sinistre « Dans nos têtes c’est l’del-bor », et la haine irrémédiable de Siboy « À six pieds sous terre reposent nos meilleurs amis / Je m’en souviens de nos belles années / Maintenant la haine nous a condamné »  / « Negro, ma haine je viens vidanger ». Tant Spécial que le long-métrage de Stanley Kubrick pointent du doigt et remettent en cause le fonctionnement de notre monde. Tout deux relèvent les vices et les bassesses qui y sévissent. Sans quelconque parcimonie ou euphémisme. À l’image de notre société. Barbare et sauvage, malgré sa modernité et ses avancées sociales et morales. Dans cette dénonciation emplie de colère et de douleur, Siboy reste lucide « L’Afrique n’avance pas, y’a pas qu’les colons à critiquer » et nous laisse le choix du jugement, de la prise de position. Comme Kubrick à travers ses œuvres. Surtout l’imprévisible Orange Mécanique. Le réalisateur et le rappeur dépeignent une civilisation malheureuse, malade, détestable.

 

Enragé, Siboy n’en trouve plus le sommeil et souffre en silence. Déçu, il noie alors sa haine et sa peine grâce à la drogue, l’alcool et la musique. Lunatique et insomniaque, il tente de se soigner en martyrisant les instrus, comme un boxeur frappant son punching-ball. Dégoûté, Siboy ne veut plus faire la paix et rêve d’« un scénario où il est au sommet de sa tonne de gravas, dans un monde détruit » (Surl). L’artiste a su altérer ses sonorités mais pas son propos. « La nuit je mens, je m’en lave les mains » disait Alain Bashung, « La nuit on règle tous nos ennuis, mon cœur veut pas s’éclaircir » lui répond Siboy. Habité de cette noirceur brute, vive, intense, orangée.

 

RETROUVEZ SIBOY DANS LA PLAYLIST PUNCHLINERS DE SPOTIFY :